Deux histoires françaises dans la ruée mondiale
Le boom des puces pour l'intelligence artificielle n'est pas qu'une affaire américaine ou coréenne : il a aussi un visage francophone. Le 1er juillet 2026, VSORA, société de semi-conducteurs basée à Meudon-la-Forêt et spécialisée dans les processeurs d'inférence IA, a annoncé le renforcement de son tour de table avec l'entrée du fonds Ardian aux côtés d'investisseurs existants — Otium, XAnge, NJJ Capital et Capgemini via ISAI Cap Venture1. Quelques semaines plus tard, le 28 juillet 2026, Kalray, société grenobloise cotée sur Euronext Growth Paris, a annoncé une collaboration avec Bull pour développer la prochaine génération de réseaux à haute vitesse destinés aux infrastructures d'intelligence artificielle et de calcul haute performance, autour notamment de la norme ouverte Ultra Ethernet2. « Cet accord avec Bull confirme une nouvelle fois la pertinence de notre vision technologique et la qualité des innovations développées par nos équipes », a déclaré Éric Baissus, dirigeant de Kalray, en évoquant la volonté de « créer une valeur durable pour les clients du monde entier »2. Ces deux mouvements, modestes à l'échelle mondiale, montrent qu'un afflux de capitaux traverse aussi les acteurs français du secteur — et ils ouvrent la porte à une histoire beaucoup plus vaste, celle d'une industrie qui invente de nouveaux montages financiers pour suivre la demande.
Pourquoi l'argent classique ne suffit plus
Concevoir une puce avancée est devenu si coûteux que le financement traditionnel — capitaux propres, dette bancaire — peine à suivre. Un concepteur de circuits spécialisés (ASIC) cité par IEEE Spectrum résume la mécanique : depuis l'adoption généralisée de la technologie FinFET au milieu des années 2010, les coûts de conception ont grimpé de « presque un ordre de grandeur »3, et « les masques de lithographie utilisés pour transférer les circuits sur les plaquettes de silicium peuvent à eux seuls coûter des dizaines de millions de dollars »3. La marge d'erreur, elle, reste nulle : « les défaillances se comptent en parties par million, et même les anomalies rares sont soigneusement analysées et documentées pour en identifier la cause et éviter qu'elles ne se reproduisent »3. C'est cette intensité capitalistique — des usines et des puces toujours plus chères à produire sans droit à l'erreur — qui pousse aujourd'hui les plus grands acteurs à réinventer la façon dont ce secteur se finance.
Nvidia veut transformer ses puces en titres financiers
Le 13 août 2026, le PDG de Nvidia, Jensen Huang, a présenté un projet inédit : créer un marché de titres adossés à des puces — des GPU servant de collatéral — sur le modèle de la titrisation popularisée par Ginnie Mae avec les prêts hypothécaires4. L'ambition annoncée porte sur 500 milliards de dollars, soit une demi-mille-milliards de dollars de puces qui pourraient être transformées en instruments financiers négociables, un mécanisme jusqu'ici réservé à des actifs comme l'immobilier. C'est la preuve la plus spectaculaire que l'industrie cherche désormais des outils financiers entièrement nouveaux pour absorber le coût de la ruée vers l'IA.
Washington s'implique financièrement chez GlobalFoundries
Le 29 juillet 2026, GlobalFoundries a annoncé avoir signé une lettre d'intention avec le département du Commerce américain, qui devrait déboucher sur une aide de 300 millions de dollars destinée à accélérer la recherche sur la photonique sur silicium — la technologie optique qui fait circuler les données à la vitesse de la lumière dans les centres de données d'IA5. Mark Papermaster, dirigeant d'AMD, a salué l'initiative : « À mesure que les systèmes d'IA montent en puissance, déplacer les données efficacement est aussi critique qu'augmenter la puissance de calcul. La photonique sur silicium et le packaging avancé seront essentiels » pour la prochaine génération d'infrastructures IA, ajoutant qu'AMD « salue cet investissement américain continu »5. Ce geste s'inscrit dans un mouvement plus large où l'État américain prend un rôle financier direct auprès des fondeurs de puces, aux côtés des investisseurs privés.
La Corée du Sud, verrou incontournable de la mémoire IA
Le 24 juillet 2026, le président sud-coréen Lee Jae-myung s'est rendu à San Francisco pour un sommet réunissant Jensen Huang, Sam Altman et les dirigeants de Samsung, SK Group, Hyundai Motor et Naver. En une seule journée, environ 950 milliards de dollars d'accords liés à l'IA ont été signés6. Parmi eux, un élargissement de l'accord entre Nvidia et SK hynix : « L'extension inclura une opportunité de co-développement pour nous sur la prochaine génération de mémoire IA de SK hynix, ce qui nous aidera à sécuriser un approvisionnement stable en mémoire HBM », a expliqué Raj Mirpuri6. Selon les données croisées du dossier, SK hynix — coté à la Bourse de Séoul — fournit à la fois Nvidia et AMD, et se retrouve en concurrence directe avec Samsung et avec l'américain Micron, tandis que ce dernier dispose d'importantes opérations à Taïwan et alimente aussi Amazon Web Services et Meta Platforms en mémoire.
Amazon, nouveau poids lourd discret des puces
Le 22 août 2026, l'activité de puces sur mesure d'Amazon a franchi un rythme annuel de 25 milliards de dollars de chiffre d'affaires, signe que ses puces IA maison trouvent désormais preneurs chez ses clients7. Ce chiffre place Amazon, discrètement, parmi les acteurs dont l'activité puces pèse déjà autant que celle de fabricants de semi-conducteurs établis de longue date — une diversification que peu d'épargnants associent encore au distributeur en ligne.
Consolidation et turbulences dans la chaîne d'approvisionnement
Le reste de la chaîne d'approvisionnement montre des tensions plus inégales. Skyworks Solutions et Qorvo ont dévoilé le 28 juillet 2026 l'équipe dirigeante attendue de leur future entité fusionnée. Bob Bruggeworth a salué « le fort partenariat qui a façonné nos efforts d'intégration depuis le tout début », se disant confiant que « ces dirigeants aideront à favoriser la collaboration entre nos équipes »8. Chez l'équipementier Kulicke & Soffa, en revanche, le changement de direction a été mal accueilli : l'annonce que Raj Talluri deviendra PDG et président à compter du mardi 1er septembre 2026, en remplacement du PDG intérimaire Lester Wong — qui se recentrera sur ses fonctions de directeur financier —, a été suivie le 18 août 2026 d'une chute de près de 10 % du titre en une seule séance, les investisseurs ayant vendu massivement, un mouvement amplifié par des prises de bénéfices9. Le secteur reste par ailleurs sujet à une volatilité boursière marquée : le 5 juin 2026, l'ETF à effet de levier ProShares Ultra Semiconductors (USD) a chuté de 17 % en une séance, transformant 10 000 dollars investis en environ 8 316 dollars, après un avertissement de Hock Tan (Broadcom) selon lequel Google pourrait diversifier ses fournisseurs de puces, combiné à une prévision de chiffre d'affaires manquée de 1,2 milliard de dollars — Broadcom a chuté de 8 % et Nvidia de 6 % ce jour-là. Malgré cet épisode, l'ETF restait en hausse d'environ 69 % depuis le début de l'année et de 196 % sur un an à cette date10.
Micron : la preuve chiffrée de la tension
Les données vérifiées de Micron, tirées de ses dépôts auprès du régulateur américain, illustrent concrètement cette montée en puissance. Ses dépenses d'investissement (capex) sont passées de 7,676 milliards de dollars sur l'exercice 2023 à 8,386 milliards en 2024, puis ont quasiment doublé pour atteindre 15,857 milliards de dollars sur l'exercice 202511 — une accélération brutale qui traduit, à l'échelle d'une seule entreprise, l'ampleur des besoins de financement évoqués plus haut. Sa trésorerie a connu des variations tout aussi marquées : après 9,642 milliards de dollars de liquidités à la clôture de l'exercice 2025, elle a bondi à 24,995 milliards de dollars au troisième trimestre 2026, contre 10,163 milliards un an plus tôt au même trimestre11. Dans le même temps, le coût des ventes est passé de 16,956 milliards de dollars (exercice 2023) à 22,505 milliards (exercice 2025)11, confirmant que la croissance de l'activité s'accompagne de coûts de production tout aussi gonflés. Pour un épargnant se demandant s'il détient déjà de l'exposition à cette histoire : Micron figure parmi les valeurs détenues par le Fidelity Select Technology Portfolio, un fonds sectoriel technologique largement distribué12.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs échéances méritent d'être suivies de près : les détails concrets — encore flous à ce stade — du projet de titrisation de Nvidia à 500 milliards de dollars4 ; la concrétisation de l'aide de 300 millions de dollars à GlobalFoundries au-delà de la simple lettre d'intention5 ; la transition de direction chez Kulicke & Soffa au 1er septembre 2026 et la réaction du marché dans les semaines suivantes9 ; et surtout, chez Micron, si le niveau de dépenses d'investissement observé en 2025 se maintient ou s'accélère encore lors des prochains trimestres — un indicateur concret, vérifiable, de l'ampleur réelle du boom de l'IA sur la chaîne des semi-conducteurs11.


