Le 28 juillet 2026, à Grenoble, Bull et Kalray (Euronext Growth Paris : ALKAL) ont annoncé un partenariat technologique autour des réseaux à haute vitesse pour les infrastructures d'intelligence artificielle et de calcul haute performance, avec une compatibilité à la nouvelle norme ouverte Ultra Ethernet1. Pour un lecteur francophone, c'est le point d'entrée le plus concret dans une histoire qui se joue surtout à Washington et à Wall Street : une entreprise française cotée en Bourse se positionne directement sur l'infrastructure réseau que réclame la nouvelle génération de superordinateurs IA. « Cet accord avec Bull confirme une nouvelle fois la pertinence de notre vision technologique et la qualité des innovations développées par nos équipes », a déclaré Éric Baissus, directeur général de Kalray1.
Mais Kalray n'est qu'un fournisseur parmi tant d'autres dans une chaîne d'approvisionnement où l'argent circule désormais à une échelle qui dépasse l'entendement courant. Le 13 août 2026, le PDG de Nvidia, Jensen Huang, a dévoilé un projet de titrisation de puces graphiques (GPU) pouvant atteindre 500 milliards de dollars, sur le modèle des titres adossés à des actifs qu'a popularisé Ginnie Mae avec les prêts hypothécaires2. Pour donner une mesure de cette somme avec les seuls chiffres vérifiés dont nous disposons : elle représente plus de 30 fois les dépenses d'investissement annuelles de Micron Technology pour son exercice 2025, soit 15,857 milliards de dollars3 — et Micron est elle-même l'un des plus gros investisseurs industriels du secteur des semi-conducteurs. Autrement dit, Nvidia propose de transformer en garantie financière un stock de puces d'une valeur équivalente à des décennies d'investissement industriel d'un de ses partenaires mémoire.
Quand l'État devient partie prenante, pas seulement subventionneur
Le 29 juillet 2026, GlobalFoundries a annoncé avoir signé une lettre d'intention avec le département du Commerce américain, dont le bureau de recherche et développement du CHIPS Act devrait lui accorder 300 millions de dollars pour accélérer le développement de la photonique sur silicium — la technologie optique qui fait circuler les données à la vitesse de la lumière et qui sous-tend les centres de données d'IA4. AMD, client de GlobalFoundries, a salué l'initiative par la voix de son directeur technique, Mark Papermaster : « À mesure que les systèmes d'IA changent d'échelle, déplacer les données efficacement est aussi crucial que d'augmenter la puissance de calcul. La photonique sur silicium et le conditionnement avancé seront essentiels pour offrir la bande passante, l'efficacité énergétique et la connectivité système nécessaires à la prochaine génération d'infrastructures de clusters IA »4. Le dossier dont nous disposons documente cet accord précis — une lettre d'intention pour un financement de R&D — sans confirmer la nature exacte de tout engagement en capital plus large de l'État américain dans le secteur ; nous nous en tenons ici à ce qui est vérifié.
La mémoire, nerf de la guerre — et ses à-coups
Le 24 juillet 2026, à San Francisco, un sommet réunissant Jensen Huang, Sam Altman et les dirigeants de Samsung, SK Group, Hyundai Motor et Naver a débouché sur environ 950 milliards de dollars de nouveaux accords IA, plaçant la Corée du Sud au centre du prochain cycle d'infrastructure5. Nvidia y a étendu son partenariat avec SK Hynix pour sécuriser son approvisionnement en mémoire HBM, la mémoire à haute bande passante indispensable aux puces d'IA. « Cette extension nous offrira une opportunité de co-développement sur la prochaine génération de mémoire IA de SK Hynix, ce qui nous aidera à sécuriser un approvisionnement stable en mémoire HBM », a expliqué Raj Mirpuri, cité dans ce même article5.
Les chiffres vérifiés de Micron Technology, tirés directement de ses dépôts auprès du régulateur américain (SEC), montrent l'ampleur du pari : les dépenses d'investissement sont passées de 7,676 milliards de dollars pour l'exercice 2023 à 8,386 milliards pour 2024, puis ont bondi à 15,857 milliards pour 2025 — quasiment un doublement en un an3. Sur une base trimestrielle, l'investissement du premier trimestre est passé de 1,796 milliard de dollars (T1 2024) à 3,206 milliards (T1 2025) puis 5,389 milliards (T1 2026) — soit un triplement en deux ans3. La trésorerie de l'entreprise a suivi un chemin tout aussi spectaculaire : après être tombée à 10,163 milliards de dollars au troisième trimestre 2025, elle a bondi à 24,995 milliards au troisième trimestre 20263 — une accumulation de liquidités cohérente avec une entreprise qui se prépare à financer une expansion massive de sa capacité mémoire pour l'IA.
Le marché, lui, a réagi avec beaucoup plus de nervosité que les chiffres comptables. L'action Micron a chuté de près de 40 % depuis son sommet historique atteint en juillet 2026, avant de rebondir de 10 % par rapport à ses plus bas le 9 août 2026 — elle reste néanmoins environ 30 % en dessous de son record6. Un lecteur qui détient un fonds indiciel large ou technologique possède presque certainement une exposition, à un degré ou un autre, à une entreprise comme Micron — le dossier ne permet pas de préciser dans quelle mesure exacte selon les fonds, mais le mouvement de 2026 illustre à lui seul à quel point ces valeurs peuvent osciller violemment, dans les deux sens, sur la même nouvelle industrielle.
Consolidation et changements à la tête des entreprises
Le 28 juillet 2026, Skyworks Solutions et Qorvo ont annoncé l'équipe dirigeante prévue pour leur future entité fusionnée, une fois l'opération finalisée7. « Cette annonce reflète le partenariat solide qui a façonné nos efforts de planification de l'intégration depuis le tout début. Je suis convaincu que ces dirigeants contribueront à favoriser la collaboration au sein de nos équipes », a déclaré Bob Bruggeworth7. Dans le même mouvement de recomposition du secteur, Apple a annoncé que Tim Cook quitterait la direction générale le 1er septembre 2026 pour devenir président exécutif, après près de quinze ans à la tête de l'entreprise ; John Ternus, responsable de l'ingénierie matérielle, lui succédera — le premier nouveau PDG depuis que Tim Cook avait pris la suite de Steve Jobs.
Allegro MicroSystems a de son côté nommé Brian White à son conseil d'administration le 17 juin 20268. « La perspective de directeur financier de Brian dans des sociétés cotées, son expérience du secteur des semi-conducteurs et son parcours en gouvernance en font un atout précieux pour notre conseil d'administration », a estimé Joseph Martin, président du conseil8. Allegro se présente comme s'appuyant sur plus de trente ans d'expertise en détection magnétique et circuits intégrés de puissance pour l'électrification, l'automatisation, les centres de données IA et la robotique8.
Le boom n'est pas partagé également
Tous les fournisseurs ne profitent pas du même élan. Le 28 juillet 2026, Amkor Technology a prévu des ventes nettes pour le troisième trimestre comprises entre 1,95 et 2,05 milliards de dollars, en dessous du consensus des analystes de 2,11 milliards9 — signe que la demande d'IA, aussi forte soit-elle, ne profite pas uniformément à toute la chaîne de sous-traitance des semi-conducteurs. Ce jour-là, l'indice Nasdaq 100 reculait de plus de 1 %, sous la pression d'un accès de faiblesse touchant les valeurs de puces et d'infrastructure IA9.
À l'inverse, Vicor Corporation affichait, à la clôture du 6 juillet 2026, un chiffre d'affaires sur douze mois glissants de 471,7 millions de dollars et un bénéfice net de 136,7 millions, pour une capitalisation boursière de 11,3 milliards de dollars — portée par une croissance de 20 % de son chiffre d'affaires liée à la demande d'IA10. À titre de comparaison avec le plan de titrisation de Nvidia évoqué plus haut, 500 milliards de dollars représentent près de 44 fois la valeur boursière totale de Vicor2,10 — une manière de mesurer à quel point les sommes désormais évoquées dans ce secteur dépassent l'échelle des entreprises qui le composent.
Cette volatilité se retrouve jusque dans les produits financiers censés capter la tendance. Le fonds ProShares Ultra Semiconductors, un produit à effet de levier x2 qui amplifie donc les mouvements des semi-conducteurs dans les deux sens, était en hausse d'environ 69 % depuis le début de l'année et de 196 % sur un an au 5 juin 2026, contre 52,45 dollars au 31 décembre et 29,94 dollars un an plus tôt11. Un tel produit n'est pas comparable à un fonds indiciel classique : il illustre surtout à quelle vitesse l'optimisme — ou son inverse — peut se propager sur ces valeurs.
Ce qu'il faut surveiller
Trois fils à suivre avec les données vérifiées dont nous disposons : si le plan de titrisation de Nvidia se concrétise, il créera une nouvelle classe d'actifs adossés à des GPU, dont la valorisation dépendra de la durée de vie économique de puces qui deviennent obsolètes en quelques années — un risque que le marché hypothécaire n'avait pas à affronter de la même façon. Ensuite, la trajectoire de trésorerie de Micron, qui a plus que doublé en un an, indique une entreprise qui se prépare à investir bien au-delà de ses niveaux 2025 déjà record. Enfin, l'écart entre Amkor, en dessous du consensus, et Vicor, en forte croissance, confirme que la demande d'IA irrigue la chaîne d'approvisionnement des semi-conducteurs de façon très inégale — et c'est probablement là, dans cet écart entre gagnants et perdants d'un même cycle, que se jouera la suite de l'histoire.


