Un accord grenoblois au cœur d'une bataille mondiale
Le 28 juillet 2026, Bull et Kalray — société française cotée sur Euronext Growth Paris sous le code ALKAL — ont annoncé depuis Grenoble une collaboration sur les technologies réseau destinées aux infrastructures d'intelligence artificielle et de calcul haute performance, avec un objectif de compatibilité avec Ultra Ethernet, la norme ouverte appelée à équiper les futurs supercalculateurs1. Pour un lecteur francophone qui cherche un point d'entrée concret dans la course mondiale aux puces d'IA, c'est l'un des rares dossiers où une valeur cotée à Paris se trouve directement mêlée à la bataille que se livrent les géants américains. Éric Baissus, dirigeant de Kalray, a salué l'accord : « Cet accord avec Bull confirme une nouvelle fois la pertinence de notre vision technologique et la qualité des innovations développées par nos équipes »1.
Cet accord n'est pas un événement isolé. Il s'inscrit dans un mouvement plus large : celui d'une remise en cause, par des capitaux frais et des architectures nouvelles, du modèle de calcul centré sur les processeurs graphiques (GPU) que Nvidia domine depuis une décennie.
Une ruée de capitaux vers les rivaux de Nvidia
Le 11 septembre 2026, Fab2 — anciennement Atomic Semi — a levé 500 millions de dollars en série A, sa première levée jamais rendue publique, menée par Fundomo avec la participation de Maverick Silicon, valorisant l'entreprise à 3,7 milliards de dollars2. Autrement dit, les investisseurs ont accepté de valoriser l'entreprise plus de sept fois le montant qu'ils viennent d'y injecter — un pari sur une refonte de la fabrication des puces plutôt que sur un produit déjà vendu.
Le même jour, Positron a levé 500 millions de dollars en série C, menée par James Clark et NEA avec la participation du fonds souverain du Qatar (Qatar Investment Authority), pour une valorisation de 5 milliards de dollars — soit dix fois le montant levé3. Positron construit des accélérateurs matériels spécialisés dans l'inférence, c'est-à-dire l'exécution des modèles d'IA déjà entraînés, plutôt que des puces polyvalentes comme celles de Nvidia.
Les géants ripostent sur la mémoire et l'interconnexion
Nvidia ne reste pas passif face à cette pression. Fin juillet 2026, l'entreprise a annoncé un élargissement de son partenariat avec le sud-coréen SK Hynix, portant notamment sur la mémoire à haute bande passante (HBM) indispensable à l'entraînement des modèles d'IA. Raj Mirpuri, cité dans cette annonce, a expliqué : « The expansion will include a co-develop opportunity for us on the next-generation SK Hynix AI memory, and this will help us secure a stable supply of HBM memory »4 — un accord qui vise à sécuriser l'approvisionnement en mémoire plutôt qu'à concevoir de nouvelles puces.
Les chiffres vérifiés de Micron Technology, l'un des trois grands fabricants mondiaux de mémoire avec SK Hynix et Samsung, donnent une mesure concrète de cette course. Ses dépenses d'investissement (capex), telles que déclarées à la SEC américaine, sont passées de 7,676 milliards de dollars pour l'exercice 2023 à 8,386 milliards pour 2024, puis ont bondi à 15,857 milliards pour l'exercice 20255 — près d'un doublement en deux ans, révélateur d'une industrie qui construit à marche forcée la capacité de production que la demande en mémoire pour l'IA exige.
Le 29 juillet 2026, GlobalFoundries a signé une lettre d'intention avec le département du Commerce américain en vue d'une aide de 300 millions de dollars destinée à accélérer la recherche sur la photonique sur silicium — une technologie qui fait circuler les données à la vitesse de la lumière entre les puces. AMD a salué cette annonce par la voix de son directeur technique Mark Papermaster, pour qui « silicon photonics and advanced packaging will be key to delivering the bandwidth, energy efficiency, and system-level connectivity required for the next generation of AI cluster infrastructure »6. Comme l'accord Nvidia-SK Hynix, celui-ci illustre une tendance de fond : la bataille ne se joue plus seulement sur la puissance de calcul brute, mais sur la capacité à faire circuler les données entre les puces sans créer de goulot d'étranglement — exactement le terrain sur lequel Kalray et Bull cherchent à se positionner à Grenoble.
Ce que parient les marchés — et si vous en détenez déjà
Le 4 septembre 2026, l'action ASML Holding a bondi de plus de 4 % à la suite d'une analyse très favorable publiée par le cabinet de recherche Lynx Equity Strategies, qui a également déclenché un mouvement de sympathie sur d'autres valeurs du secteur des semi-conducteurs7. Ce même cabinet évalue Micron Technology comme un « achat net », avec un potentiel de hausse anticipé de 33 %, et Sandisk de la même manière avec un potentiel de 49 %7. Il faut toutefois noter, par souci de transparence, que ces informations proviennent d'un article dont la fiabilité mesurée est faible : seulement 22 % des affirmations vérifiées dans les articles de cette source se sont révélées exactes. Un lecteur qui détient un fonds indiciel technologique ou un ETF semi-conducteurs possède très probablement une exposition à Micron, ASML ou Nvidia sans le savoir précisément — mais le dossier disponible ne permet pas de préciser dans quelle proportion.
Les frictions sous l'enthousiasme
Tous les signaux ne sont pas à l'euphorie. Début septembre 2026, Esam Elashmawi, vice-président senior de Lattice Semiconductor, a déclaré à la SEC la vente de 16 773 actions de l'entreprise les 16 et 17 août 2026, pour un montant de 2,3 millions de dollars à un prix moyen pondéré de 134,56 dollars par action8. Une vente d'initié isolée ne prouve rien en elle-même, mais elle s'ajoute à un climat où l'enthousiasme des marchés pour le secteur contraste avec la prudence de certains de ses cadres dirigeants.
Sur le terrain des architectures alternatives évoquées dans notre dossier, une piste mérite d'être citée avec une prudence particulière : Hannah Earley, cofondatrice de la start-up Vaire Computing, développe des puces dites de « calcul réversible », censées recycler l'énergie habituellement perdue sous forme de chaleur. Elle décrit son approche ainsi : « I want to tackle every part of how computers are built, and rethink it in these terms »9. Cette piste illustre bien l'ampleur des paris technologiques en cours face à Nvidia — mais elle doit être lue avec une réserve maximale : l'article qui la rapporte n'a vu se confirmer aucune des onze affirmations vérifiables qu'il contient (0 %), le taux de fiabilité le plus bas de tout notre dossier sur ce sujet.
À surveiller
Trois échéances concrètes permettront de juger si cette vague de capitaux se traduit en produits réels plutôt qu'en valorisations : la matérialisation de la collaboration Bull-Kalray en offres commerciales compatibles Ultra Ethernet, l'issue de la lettre d'intention de GlobalFoundries avec le département du Commerce américain, et le prochain trimestre de dépenses d'investissement de Micron, qui dira si le bond de l'exercice 2025 se confirme ou marquait un pic isolé. Pour les lecteurs qui suivent Kalray à la Bourse de Paris, c'est aujourd'hui la valeur la plus directement exposée, parmi celles de ce dossier, aux deux issues possibles de cette bataille.


